La conversation, cet art léger et insignifiant

Étienne Candel est membre du GRIPIC (Groupe de Recherche Interdisciplinaire des Processus d’Information Communication) et Maître de conférences au CELSA Paris-Sorbonne. Fort de ses travaux de recherche sur les formes d’écriture médiatique, il a accepté de nous rencontrer autour d’une bonne limonade pour échanger avec nous sur ce qu’est la conversation aujourd’hui.

Étienne Candel, vous parlez des “ironèmes” comme une forme de subversion ou de critique du langage (1). Pouvez-vous nous présenter ce que c’est et répondre à la grande question de l’Observatoire des Conversations : ne sont-ils pas en quelque sorte des conversations ?

Les ironèmes sont “la plus petite forme d’ironie”. Pour ma part, j’en rédige sur Twitter : ce sont de courts messages, des petits détournements que j’écris et partage spontanément. À partir de là, il y a une question que l’on pourrait se poser : les textes conversent-ils ? Je ne pense pas que l’on puisse dire cela. Non, ce sont les personnes qui conversent, pas les textes. Sauf au sens figuré ; mais dans ce cas on parle plutôt de dialogue, et cela réfère à l’intertextualité ou à l’interdiscursivité qui sont indissociables de l’existence des textes et plus généralement des discours dans la culture. Les textes se citent, se reprennent, souvent de façon critique ; par exemple le grand critique soviétique Mikhaïl Bakhtine a montré l’importance des phénomènes de citation implicite et d’ironie dans les romans de Rabelais, qui en quelque sorte dialoguent avec leur temps. Mes propres textes de recherche dialoguent avec Barthes ou avec Yves Jeanneret ; mes ironèmes dialoguent avec la langue telle qu’elle est ; certains relèvent d’une intertextualité avec Prévert ou Mallarmé. Voilà : les textes ne conversent pas, ils dialoguent éventuellement, et c’est une image pour dire les rapports qu’ils peuvent tisser entre eux.

Pour ce qui est de la conversation, on devrait dire que les textes font converser des individus entre eux, mais ne conversent pas. Parfois, ils sont source de causeries, ou de débats, et voilà tout. Ils se répondent, au sens figuré, ils se citent, mais ne conversent pas à proprement parler. Dans la notion de conversation, il y a, fondamentalement, l’idée d’oralité et de présence, ce qui n’est pas le cas de ces objets matériels porteurs de signes que sont les textes… Or tout le discours du marketing des réseaux sociaux voudrait que l’on soit arrivé à un âge conversationnel où les écritures, en particulier en ligne, seraient conversations… Il faut interroger cela.

En fait, dans la culture française, la conversation est un genre mineur. C’est un art d’occupation et de partage de la parole sans grande importance. On dit même que l’on échange “de menus propos”. On cause, on devise… La discussion, quant à elle, est un presque synonyme, mais elle sera souvent plus « sérieuse » qu’une discussion : on discute de quelque chose, et les propos échangés lors d’une discussion sont censés être sensés. On pourra certes dire que deux ennemis ont une « petite conversation », mais ce sera par litote, c’est-à-dire, par affaiblissement de l’expression par rapport au sens : en fait, ils auront discuté, ou même se seront carrément battus… Une conversation, en revanche, pourra être le simple exercice plaisant de la parole. Elle peut apporter de la valeur, du positionnement, elle peut être lourde de conséquences, mais le propos, en principe, pourra ou devra être léger. Elle est marquée par son insignifiance relative.

Quel enjeu représente la conversation pour les entreprises ?

Quand la communication professionnelle s’est saisie de la conversation, elle a cherché à analyser ce que les gens se disaient en ligne. La conversation est proche du marché ; en fait elle prend même en charge le monde marchand et le monde des marques. Tout à l’heure, lorsque j’ai dit que je trouvais cette limonade fantastique, c’était anodin, ça n’apportait rien de pertinent à notre conversation. Mais voilà qui intéresserait beaucoup la marque, et qui pourrait être digne d’écoute également pour le patron du café ou pour la Mairie de Paris qui se préoccupe des modes de vie parisiens : ma satisfaction par ce temps chaud, le prix de la boisson, les effets sur notre rencontre et notre échange… tout cela est précieux. Le fait est qu’on consomme en conversant ; que l’on consomme dans des lieux, que l’on affirme des goûts, des préférences, des satisfactions ou des mécontentements. C’est cet intérêt pour notre quotidien, nos habitudes et nos préférences qui motive les marques à approcher les usages et les pratiques de conversation. C’est un peu triste, car ces îlots de paroles sans conséquences et sans poids deviennent des objets de veille, de monitoring, de data mining. Et il est plus facile pour elles de surveiller et de computer des écrits sur les réseaux que les échanges oraux en face à face… Voilà donc que nos bavardages acquièrent de la valeur alors qu’hier encore ils étaient dépourvus d’intérêt et se tenaient librement sans enjeux autres que ceux de la conversation comme pratique humaine, sociale, intersubjective. Les menus propos, en ligne, deviennent des interprétants pour dans le cadre du grand ciblage des internautes consommateurs. Plus rien n’est insignifiant.

Politiquement, socialement, il faut restaurer de l’insignifiance. Il est probable que cela se fasse de toute façon, j’oserais dire que cela me paraît un besoin naturel. Tout n’est pas significatif, ou en tout cas nous avons besoin que tout ne le soit pas, que tout ne soit pas analysable ou digne d’analyse. La conversation me semble cette pratique humaine courante par laquelle on se soustrait à l’utilitarisme généralisé, comme quand on se promène, quand on flâne ou que l’on perd son temps.

Et qu’en est-il de la conversation sur les réseaux sociaux ?

On prête facilement aux réseaux sociaux la propriété d’être un lieu de « vraies » conversations, sauvages, à l’état naturel en quelque sorte, pour les internautes. À tous les titres cela se discute… Tout récemment, l’émergence du réseau Mastodon est intéressante ; c’est un réseau social similaire à Twitter (moyennant un nombre de caractères autorisé plus grand), et c’est un logiciel libre, qui du coup concentre, comme premiers utilisateurs, un grand nombre de libristes. Or si l’on observe cette émergence, on voit les utilisateurs s’y inscrire en critiquant ce que Twitter est devenu. Ils espèrent ainsi retrouver sur Mastodon un cadre plus libre pour la conversation : pas de contenus sponsorisés, pas de remontée de vieux tweets… L’un des premiers « pouets » (nouveau nom du tweet) d’un mastonaute était « Tweet like it’s 1996 ! »

Face aux réseaux sociaux du type de Twitter, Facebook ou Snapchat, on est en fait dans une double dynamique : d’un côté, les choses passent, les contenus sont souvent difficiles, parfois même impossibles à retrouver… deviennent du flux. Mais de l’autre côté, tout est consigné, et on a fini par savoir que les outils gardent précieusement en mémoire ce que nous faisons pour pouvoir l’exploiter. C’est une “invisibilisation” des traces : en surface, nos propos sont comme de la conversation, mais en profondeur ils sont des ressources et des données exploitables. Ce qui se passe, c’est que ces industries du texte que sont les grands acteurs du Web aujourd’hui exploitent la valeur des échanges quotidiens.

Comment revaloriser la conversation ?

Pour revaloriser la conversation, il faudrait désacraliser son analyse. Tout ne doit pas être analysé, interprété et monétisé ou valorisé. Sinon, l’essentiel se déplacera vers d’autres interstices. Du fait de la traque aux échanges, ce sera peut-être la sphère privée qui prendra la relève.

Mais pour l’instant, le calcul reste simple : dans la négociation présidant à la cession permanente des données personnelles, les bénéfices sont si forts pour les sujets sociaux que ces données sont toujours cédées, de fait, en nombre suffisant pour que le modèle de cette économie des traces fonctionne bien. D’un côté on cause, on parle, on écrit en ligne pour être ensemble, juste pour cela, et de l’autre, il y a l’appareillage de l’exploitation et de l’industrie. Peut-être que l’essentiel, c’est de développer la conscience de ce qui se passe.

Converser avec un conseiller en ligne ou un chatbot, est-ce une “réelle” conversation ?

La communication écrite n’est pas une conversation, car elle est très peu interactive. Tout au plus c’est une imitation : on a un avatar à la place du visage, on a des outils comme les smileys, etc. Mais on n’a ni l’environnement, ni les odeurs, ni les intonations d’une conversation orale. Finalement, on ne converse pas vraiment avec un chargé de SAV sur internet. Ou alors on converse très pauvrement en comparaison de la relation à un vrai vendeur en magasin ou au téléphone.

Mais certains cadres éditoriaux cherchent à faire comme si on était dans un cadre de conversation. Ils jouent sur les codes sociaux de l’interaction. Par exemple, si je crée un site web que j’appelle “Chez Janine”, les utilisateurs pourront faire “comme si”. Comme s’ils entraient dans un café, commandaient une consommation et conversaient. Leurs propos pourront reprendre des expressions orales. La conversation en ligne est une métaphore ou une analogie de la conversation orale. Elle est relativement pauvre, car elle comprend moins de canaux d’interactions possibles. Ainsi ses formes sont inspirées de l’oral, mais sont propres à l’écrit. Par exemple, dans un chat, il y a toujours le pseudo qui précède la prise de parole. Dans les conversations orales, de tous les jours, ce n’est pas le cas bien sûr.

Les chatbots sont encore un peu moins conversationnels. Lorsque l’on parle à un robot, il y a avant tout une dimension de jeu. On cherche à le piéger. C’est amusant que le test de Turing soit à ce point répandu… Puis, il y a un deuxième temps logique, celui où on réalise qu’il s’agit d’un nouveau type de service en ligne pour poser, dans un langage supposé naturel, une question à une machine. Il s’agit d’un système documentaire. Ce n’est pas tellement de la conversation : c’est une autre forme d’accès à la documentation, c’est un travail d’interfaçage, d’un côté, et de promesse de technologie, de l’autre. On perd peut-être la politesse avec les robots, car ils n’en ont pas besoin.

Et puis, ces petits interlocuteurs ne sont pas tout à fait nouveau, le terrain était préparé de longue date ; que l’on pense par exemple au Compagnon Office, qui nous accompagnait pour répondre à nos questions ; les assistants virtuels sur les sites Web, avec leur personnification et avec la mise en image du dialogue.

Les chatbots apportent leurs lots de nouvelles promesses, et notamment celle de pouvoir se comporter “comme si c’était” des interlocuteurs dans un échange oral ou écrit. Le chatbot peut être approché comme un conseiller, un copain, un ami, une autorité. Il sera supposé s’adapter pour répondre sur le ton approprié. Il n’y a pas d’échange réel, ni d’image symbolique de l’utilisateur, si ce n’est celle pensée par les concepteurs : un individu avec des questions en nombre limité, lié à sa quête d’informations, et éventuellement un humain non dénué de provocation, cherchant à piéger le robot ou à l’insulter, « pour voir »… C’est un dialogue figuré, très fortement cadré dès le début de l’échange, et dénué de cette légèreté partagée, indispensable à la conversation libre, celle que nous avons eu aujourd’hui ici, par exemple.

En partageant ainsi son point de vue, Étienne Candel transmet sa curiosité et nous invite à prendre du recul sur nos consommations médiatiques d’aujourd’hui. Elles sont de plus en plus analysées par les marques, dans une quête d’optimisation du parcours de consommation, d’hyper-personnalisation de la relation-client. Parmi les nombreuses questions laissées en suspend après cet entretien, l’une d’elle demeure inexorablement : une marque peut-elle se permettre d’être insignifiante ?

Découvrez votre niveau de conversation (en cliquant ici)
Source :
(1) http://www.scalde.co/2016/05/27/etienne-candel-entretien-fleuve-subversion-discrete

Crédits photo :
(1) Étienne Candel

Suivez-nous et partagez